Vendredi 17 février 2012 5 17 /02 /Fév /2012 03:15

 

Premiers jours de l'occupation allemande à Paris.

 

En exclusivité "Vieux-papiers", ce document, que je n'autorise pas à la reproduction,  le Journal de ma grand-mère du 14 juin au 4 juillet 1940 à l'attention de ses enfants dispersés par les faits de guerre.

On y trouve les réactions de ma grand-mère en direct, sur la défaite et la mise à bas de la France, l'arrivée des premiers allemands, le rationnement et les difficultés et surtout un document rare : l'Appel du 18 Juin retransmis par la radio anglaise, Mers-el Kébir.



Document que je dédie à Mam'Sim (ma grand-mère), à ma mère qui a fêté ses 15 ans pendant ce moment tragique ainsi qu'à mon père qui a transcris ce journal et nous l'a transmis.

 

(Nota : K***** est une résidence familiale)

 

Cliquer sur les dates vous ouvre les pages d'un autre blog "la guerre au jour le jour" où vous trouverez des informations complémentaires sur ces journées.

 

 

 


Mes enfants chéris,

16 juin 1940.
Cela me manque trop de ne plus pouvoir correspondre avec vous. Aussi ai-je résolu de vous écrire à tous ensemble chaque soir, vous réunissant ainsi dans ma pensée et dans mon coeur. C'est dur chers enfants, d'être séparés, mais il n'y avait pas moyen d'agir autrement. Je devais rester, si pénible que ce fût, et je pense que vous aurez compris comment les événements se sont déroulés. Cela a été comme un coup de foudre, imprévisible dans sa rapidité et sa brutalité.

Le dimanche soir, nous commencions à envisager le départ des enfants, car les écoles venaient de fermer ;  Yvette venait juste de terminer son examen de sortie d'école ; elle devait passer le brevet le vendredi 15, mais subitement on a supprimé tous les examens faute d'examinateurs : 3 pour corriger le bachot, seulement les autres avaient filé ! Donc, ce dimanche, vers 9 heures, Marianne arrive, nous disant qu'elle avait ramené Mère, et l'avait laissée porte Maillot, la voisine qui l'avait amenée voulant vite repartir faire ses préparatifs de départ. Taxi très difficile à trouver, nous avons du remonter jusqu'à Montparnasse arrivée et avons pris l'unique qui s'y trouvait encore. Germaine, à l'instigation de son beau-père, avait téléphoné à sa mère de partir  le soir même si possible pour Saint-Germain, où elle la prendrait le lendemain matin : les ponts allaient être coupés !

La résolution fut prise aussitôt de faire partir les enfants et Henriette le lundi soir, ainsi que Mère, mais Pierre, qui avait beaucoup insisté pour ce départ, croyait suffisant de se rendre à la gare à 18 heures ; or la gare fut fermée à de nouveaux voyageurs à 16 heures, tant l'affluence était grande, on remit au lendemain mardi. Mais ce lendemain matin, Pierre parti en remplacement, on annonce que les affectés spéciaux étaient rappelés, Pierre semblerait en être, il fallait qu'Henriette et lui puissent s'embrasser avant un tel départ. Alors on remit au mercredi. Du coup l'oncle Louis acceptait de se joindre au enfants, ayant terminé ce qui lui restait à faire à Paris, Jacqueline également, voulant rejoindre ses enfants, une avance rapide se faisant. En rentrant à 5 heures des obsèques de Madame Feillet et de certaines courses, je trouve mon Pierre qui me dit qu'il faut embarquer à 18 heures, lui partant également. Michel court chercher Jacqueline et l'embarquement fut fait comme vous savez. Ensuite, nous avons cru comprendre que ce n'était pas le dernier train, c'était un des derniers.

Ceci fut tellement hâtif qu'il ne fut pas possible de faire partir Mère, plus un taxi dans Paris, pas moyen d'avoir une ambulance. Puis Papa désirait rester pour sauvegarder l'Encyclo. Hélas, pauvre Encyclo, désormais elle est dans un lointain passé, reléguée en peu d'heures ! Mais à ce moment on avait encore confiance, Papa ne désespérait pas encore de partir le vendredi pour le Maroc et Mère et moi serions partis pour K******... Donc, nous restions tous trois. Le jeudi, nous apprenons qu'il n'y a plus de trains, que les allemands sont aux portes de Paris, nous entendons aussi courir le bruit d'un accident de chemin de fer ;  le soir, nous allons aux nouvelles, un employé encore présent nous dément la chose, la voie a seulement été mitraillée et coupée près du Mans ; cela nous le savions ; pourvu que nos quatre chéris arrivent à bon port, que notre petite Henriette n'ait pas de répercussions fâcheuses sur son enfant... Et nous ne saurons plus rien désormais d'eux. Ils ont du arriver trop tard le 13 pour envoyer une dépêche, et le 14 au matin, vers 6 heures, les allemands entraient dans Paris ; désormais nous sommes coupés. J'avais bien écrit cette crainte à certains d'entre vous (mes lettres sont-elles arrivés à Denison ou à phil ?), mais maintenant que c'est fait, j'éprouve un sentiment bizarre et cuisant. Quand allons-nous désormais avoir des nouvelles de chacun, comment va s'installer la vie de nos trois et d'Henriette ? Cela serait un gros souci, si nous n'avions pas confiance dans nos grandes filles, les chères soeurs qui prendront soin de nos petiots.

Maintenant nos journées vont s'écouler sans but, du moins pour l'instant, car nous ne pourrons rester longtemps inactifs. Hier j'ai porté une lettre à la mairie nous mettant, Papa et moi, à la disposition de l'administration municipale.

Le 14, nous avons vu les premiers allemands, du moins Papa qui à été à la porte de Clignancourt. J'ai oublié de noter que le 13 j'ai été faire le courrier rue de l'Isly, le dernier pensions-nous. il n'a pu partir, Papa est venu m'avertir vers 5 heures que c'était inutile. Nous sommes rentrés sous une pluie pétrolée, on venait de faire sauter des dépôts de pétrole à Aubervilliers : nous étions noirs en rentrant. Le 14 au matin, le concierge est parti, à pied, soit-disant pour rejoindre sa femme plus malade, c'est lui qui est malade de peur, il a laissé sa fenêtre mi-ouverte avec un écriteau "Le concierge revient de suite", ceci pour Philippe qui le portait dans son coeur. Cela a été l'exode d'un peuple, ces trois derniers jours surtout, ; c'était poignant, tout un pauvre bagage rassemblé sur des voitures d'enfants, la famille s'en allant groupée, portant des valises, soutenant les vieux, traînant des gosses. Pas une plainte, pas un cri ; l'acceptation de l'épreuve, la résignation muette. Pierre, qui en a embarqué des centaines, pourra mieux que quiconque faire un tableau vivant de ces scènes.

Le 14, les agents de police ont été désarmés ; ils continuent le service des rues, sans beaucoup de peine : il n'y a plus personne, plus une voiture. Seuls, les camions de ravitaillement des Halles passent, et quelques motos avec des soldats gris-fer. Au boulevard Raspail, on a aperçu toute la journée le défilé de la troupe qui allait prendre position au sud de Paris : il en est passé inlassablement. Je ne m'étends pas sur les sentiments de serrement de coeur éprouvé en voyant passer ces hommes, et j'entendrai toujours le bruit de ces pas des deux premiers que j'ai vu rue de Rennes. D'ailleurs tous ceux rencontrés sont corrects, très corrects, ne bravant pas, achetant sans compter ; il parait qu'une garde d'honneur est à l'Arc de Triomphe et au tombeau de Napoléon. Ceci est le début, on fait la cour, on veut gagner la sympathie.

Ona fait savoir de ne plus sortir de 9 heures du soir à 5 heures du matin. Curiosité : Paris sans lumière, sans un passant, sans un bruit. Déjà dans la journée les moindres bruits résonnent ; on entend les conversations des concierges, des voisins. Les magasins sont tous fermés, à l'exception des boulangers et des grandes épiceries. Dor est ouvert et je me sers chez lui, lui et sa femme me deviennent sympathiques ; leurs 5 enfants sont partis et ils n'en ont pas plus de nouvelles que nous. Sympathiques également, le concierge du 92 qui blâme le notre.

J'ai fait quelques provisions pour le futur, pour le moment le ravitaillement est assuré, l'économat est fermé, les boucheries du quartier idem, et je vais aux Halles.

Hier, visite de Jules, puis de Feillet ;  curieux de noter leur conversation, Jules voyant les événements du point de vue social, Feillet du point de vue historique. Bien que je ne sois pas entièrement convaincue comme lui de la nécessité d'une Maison régnante, il a raison en pensant que pour comprendre l'histoire actuelle, il faut remonter aux luttes du passé ; quoiqu'on veuille faire, il y a une continuité dans l'histoire, on ne peut la supprimer, même si on la connait mal.

Votre Papa s'est remis à son "Hugo", c'est le moment ou jamais de profiter du calme. Les journaux lui manquent bien, heureusement il y a la radio. Depuis hier nous palpitons. Les communiqués sont de plus en plus lamentables, la ligne Maginot est tournée, mais ce qui nous abat encore davantage, c'est la sensation qu'on va traiter... Alors oui, la France démembrée, tout de suite à genoux ? Pourtant il y a des hommes, nos 4 fils n'ont pas encore combattus, chez les C*****, un seul est aux armées, et partout l'on voit des jeunes : pourquoi ne fait-on pas une levée en masse ? C'est toujours la veulerie, la peur des choses et des mots. On a pas dit une fois : Paris est pris, il a fallu le deviner. Aujourd'hui seulement on parle de la dignité de Paris sous l'occupation allemande. Ce soir, nous attendions la décision du Conseil des Ministres après la réponse de Roosevelt, nous sommes heureux de sa réponse, et pourtant, quel piètre appel que cette espèce de mise en demeure de l'Amérique.... à sa place j'aurais demandé quels étaient les "droits" de la France sur les démocraties... nous avons un peu de soulagement depuis le message de Churchill qui est net et incisif quant à la continuation de la lutte : ce serait une faute de lâcher.

Dans l'après-midi des avions n'ont fait que tourner et virer, l'un d'eux à une dizaine de mètres seulement au dessus des maisons, dans un bruit du diable.

J'occupe mes loisirs en mettant l'appartement en ordre et en faisant de la lessive, plus de blanchisseuse. Les enfant n'ont pas pu prendre tous les paquets préparés et leur linge sale, leurs souliers de rechange sont restés... pas de chance.

Minuit : nous apprenons que Pétain, Weygand et Darlan prennent la France en main. Quel soulagement ! Voilà l'assurance qu'on ne capitulera pas, et que vraiment on ira jusqu'au bout. Les mots vont reprendre leur signification.

 

 

 

 

 

17 juin 1940.

 


Nous avons écouté avec stupeur et navrement l'allocution de Pétain. Non pas stupeur pour Papa qui, en ruminant certaines déclarations de la B.B.C., songeant aux messages de Churchill à Reynaud, raccrochant la colère de Weygand vis-à-vis de Churchill (annoncée par la radio allemande), avait tiré cette conclusion, ou plutôt émis cette hypothèse. Quelle honte ! Quel écroulement de tout !  La journée s'est passée, morne. Ce soir un espoir, plutôt une lumière. Le nouveau ministre des Affaires Etrangères, Beaudoin, a parlé et commenté la déclaration de Pétain. En tout cas, ce ne sera pas la capitulation honteuse, sans quoi on continue. Malgré tous les sacrifices que cela représente, les douleurs qui seront renouvelées, nous espérons qu'on continuera. Et pourtant l'avance continue, implacable. Ils sont à Dijon, à Orléans, Metz n'a capitulé qu'aujourd'hui.

Feillet est venu passer la journée, il est arrivé quand nous déjeunions, car nous n'avons pas pu encore nous résigner à nous mettre à l'heure allemande.

J'ai été rue d'Isly faire un petit travail pour M. Bertrand. Je le lui ai porté, il rentrait, atterré lui aussi, et prêt à sangloter. Il m'a dit qu'il avait fait visite à Monseigneur Bossart, ce dernier lui a demandé s'il avait été voir les autorités allemandes. Pourquoi ? a demandé M. Bertrand. "-Parce qu'il serait peut-être bon de leur faire une politesse., nous avons mis Sainte-Clotilde à leur disposition". Monsieur Bertrand lui a répliqué sèchement que puisqu'ils étaient maîtres ils pourraient tout prendre, mais que, quant à lui, il n'irait rien leur proposer volontairement.

 

 

 

 

18 juin 1940.


Drôle de journée, dirais-je, si j'avais le coeur à rire ! Elle s'est passée bien morne, bien que Feillet, seul désormais, soit venu pour tout l'après-midi. Je n'ai fait que penser à vous tous, mes enfants, et à partir du communiqué de 7 heures et demie, surtout à mes petiots de K*****, puis à mon Pierre. On annonçait la prise de Rennes et le bombardement de Saint-Nazaire. Alors ? Ils veulent tous les ports et bientôt ce sera peut-être Lorient. Quelles émotions pour toute la colonie, pour notre Maman, pour tous les enfants... Et nous pensions les avoir envoyé en sécurité ! Comme nous nous tourmentons, et par dessus tout,pour notre Henriette. Comment supportera t'elle ces tourments ? D'autant qu'elle a du apprendre que des trains ont sauté en gare de Rennes. Pierre s'y trouvait-il ?
Nous attendons avec angoisse les réponses allemandes et italienne, les deux complices se sont mis d'accord, puissent-ils avoir mis des conditions si inexorables qu'on ne puisse les accepter "parce qu'il faut sauver les valeurs spirituelles de la France". Qu'est-ce que cela signifie exactement ? Et, au milieu de cette angoisse, nous entendons à la radio anglaise le général de Gaule (sic). Celui-ci n'accepte pas la situation et cela met du baume sur le coeur. Il dit qu'il est encore possible de résister, qu'on ne doit pas lâcher prise. Il invite les officiers et les soldats, les ouvriers spécialistes à le rejoindre en Angleterre, avec leurs armes ou sans armes. Il n'abandonne pas la lutte. Si je pouvais correspondre avec mes fils, je leur conseillerais, dès qu'il le pourraient, dès qu'ils seraient désarmés, de partir pour l'Angleterre, au moins l'honneur serait sauf, les anglais ne nous ont pas déliés de notre serment de ne pas conclure de paix séparée. Cependant, qu'avons-nous dit de Léopold ?

Nous avons appris aussi par cette radio une chose extraordinaire, dimanche l'Angleterre a proposé à la France un acte d'union ; l'Angleterre et la France ne feraient qu'un seul état, échangeant leur citoyenneté, les français seraient chez eux en Angleterre et ses dominions et réciproquement, un seul parlement, une seule direction de la guerre. C'est  à la suite de cela, véritable révolution, établissant quelque chose d'autrement puissant que la Société des Nations, que Lebrun a renvoyé Reynaud, il a menacé de donner sa démission, ou d'entrer personnellement en rapport avec l'Allemagne.

 

 

 

 

19 juin 1940.


Feillet a encore passé toute la journée avec nous. Nous faisons le tour de toutes nos idées, de toutes les questions. Nous attendons le résultat des négociations. Que vous dire ? Par la radio, nous savons que les plénipotentiaires français ont été désignés. Lesquels ? On ne nous donne pas les noms. Mais ce que nous avons aussi appris, c'est qu'il y a une forte résistance contre les négociations, un sursaut de la France qui ne veut pas du déshonneur. Le général de Gaule (sic) n'a point parlé à la radio, de Londres, a dit quelques mots bien pensés, bien dits, donc en haut lieu, des personnalités n'acceptent pas d'avance ce qui nous serait imposé. D'ailleurs la résistance s'organise sur la Loire, notre armée de l'Est se bat héroïquement, et aujourd'hui l'avance n'a pas été si grande.

Comme nous parlons de vous tous, chers enfants. Des nôtres isolés aussi maintenant à K****. Où Pierre est-il parti ? Phil a-t'il été évacué vers le sud ? En tout cas Roger et Gil peuvent correspondre avec nos deux grandes. Comme tous doivent se ronger d'inquiétude pour les uns et les autres.

Jusqu'à présent Paris n'avait pas eu le désagrément de voir circuler les capotes réséda, d'ailleurs chacun n'avait qu'a se louer de leur courtoisie, presque de leur discrétion. Ce soir on annonce l'arrivée de Himmler comme gouverneur de Paris. Si la France résiste toujours, comme nous l'espérons, le ton pourrait bien changer...

 

 

 

 

20 juin 1940.


Je suis fidèle à mon rendez-vous, chers enfants, bien que n'ayant rien de précis à noter. On ne sait plus, les quelques nouvelles arrivant par la radio française sont difficiles à capter. Il y a eu une allocution de Pétain, demandant de rester calme, et disant la disproportion de nos armées et de nos envahisseurs. C'est vrai, mais la question reste toujours poignante. Nous avons signé un pacte avec les anglais et il me semble que nous n'avons pas le droit de le renier ; l'Allemagne désire nous accaparer et nous tenir de telle façon que nous soyons désormais son alliée. Allons-nous virer de politique, d'opinion et de sympathie ? Allons-nous signer notre déchéance morale ? Jusqu'à présent nous sommes écrasés, c'est certain, mais au moins ne signons aucun renoncement. La radio anglaise annonce les expéditions des Etats-Unis et dit qu'un mouvement actif commence à se faire sentir chez eux.

Pour juger, il faudrait connaître les faits, et nous ne savons rien de ce qui s'est passé avec l'Angleterre, a-t-elle refusé de nous envoyer des hommes, a-t-elle jugé le sacrifice inutile ? Lyon est occupé. Les Italiens (ou les Russes) ont annoncés aussi la prise de Brest, Bordeaux a été bombardé ce matin, durement ; le gouvernement s'est transporté dans un autre lieu (ceci est démenti). Ce sont les faits les plus notoires. On attend.

M. et Mme Pochet sont venus (Feillet aussi). Ils sont toujours au Métro. Les Allemands continuent leur intelligente propagande, ils ont fait payer les employés triple paye. Ce n'est pas le fait d'une erreur, mais ils ont déclarés la paye insuffisante pour des fonctionnaires. La vie devient un peu plus difficile pour le ravitaillement. Le pain est suffisant, 350 grammes par personne, mais les pommes de terre sont quasiment introuvables, et les légumes, rares.

Jules est venu déjeuner, l'école a repris, il y a une vingtaine d'enfants de 7 à 17 ans. Il nous a dit que l'Humanité allait reparaître, avec l'assentiment de la Kommandantur. Donc, il est plutôt content.

 

 

 

21 juin 1940.
Que nous sommes anxieux ! A 19 heures, la radio allemande annonce le bombardement de plusieurs ports, dont Lorient. Quelle a du être l'émotion là-bas, pour tous les enfants et notre Maman. Nous avons le cerveau vide, nous ne voulons pas nous laisser aller à penser. Notre Pierre le sait-il ? Il en serait fou.

Les plénipotentiaires se sont rencontrés à Rethonde. On est anxieux. Notre sentiment, sans rien savoir, est toujours qu'on ne devrait pas signer notre honte, c'est suffisant d'être occupés, il ne faut point l'accepter. Feillet prend décidément ses quartiers chez nous. Il arrive à 2 heures et repart à 7 heures moins le quart. C'est très bien, cela occupe nos heures si lourdes à s'écouler.

 

 

 

 

22 juin 1940.


Tout est bien confus. La seule chose qui reste nette, c'est que Lorient est à son tour sous la domination, comme c'était la peine de se "réfugier" là-bas... Nous sommes presque soulagés que ce soit un fait accompli, et que la première émotion de cette arrivée soit passée. Quand aurons-nous des détails ? Et notre Maman a-t-elle été très émue ? Je pense aussi beaucoup aux "isolés", seuls dans leurs coins encore français, qui doivent remâcher leur inquiétude toute la journée. C'est si dur de ne rien savoir, et de ne pouvoir fixer aucun terme à l'attente.

Aucune nouvelle sur l'armistice, il semble que ce soit signé avec l'Allemagne, mais qu'on attend pour le dire d'en avoir fait autant avec l'Italie... De Russie, on annonce que la flotte française a décidé de continuer la lutte aux côtés de la flotte anglaise. Est-ce-vrai ?

Je rouvre ce cahier après avoir entendu, par hasard, un nouvel appel du Général de Gaule (sic). Ah ! Le chic type ! Grâce à lui, si l'on signe, l'honneur de la France ne sera pas complètement sali. Pourvu que cet appel soit écouté par beaucoup, cela pourrait peut-être gêner le Gouvernement. Tant mieux.
 

 

 

 

 

23 juin 1940.


La radio anglaise nous a donné à 10 heures les conditions d'armistice. Vous les connaissez aussi. Cela dépasse tout ce qu'on pourrait imaginer. La France est finie et on signe sa fin. Quelques Français relèvent l'honneur français, mais que pourront-ils effectivement ? En tout cas l'Angleterre ne veut plus connaître le Gouvernement de Bordeaux, et un Comité National Français se constitue en Angleterre. On dit que la Marine ne veut pas désarmer, que l'Indochine continue la lutte, Que l'armée de Syrie ne veut pas mettre bas les armes, que la Tunisie et le Maroc résisteront. Où allons-nous ? Que la France va-t-elle devenir ? Si nous pouvions partir...

De Gaule (sic) est destitué, c'est lui qui va tout centraliser à Londres.

 

 

 

 

24 juin 1940.

  A 22 heures nous avons confirmation par la radio française de la signature avec l'Italie, tout à l'heure, à minuit trente, on cesse le feu... Et l'on avait promis de ne signer que dans l'honneur et la dignité ! Pauvre de nous ! Nous sommes complètement atones, tous, la tête vide, agissant par habitude et n'en faisant pas lourd dans la journée. Mais, quel goût peut-on avoir pour quoi que ce soit, lorsqu'on est sans nouvelles de ses chers siens et vivant un cauchemar pareil... Ce qui est joli, c'est de savoir les conditions de l'armistice avec l'Allemagne par l'étranger, à qui elles ont déjà été communiquées. On ne connaît point encore celles avec l'Italie.

 

 

journée du 25 juin 1940

 

 

 

26 juin 1940


Je ne vous ai pas écrit hier, c'était jour de deuil national, en effet on peut le dire. Nous sommes dorénavant pieds et poings liés, et ce sentiment du définitif, de tout ce qui a été jusqu'ici le sens de la vie, et qui s'écroule, m'a enlevé tout courage, même celui de prendre une plume. Nous sommes allés avec Feillet nous asseoir au Luxembourg et nous y sommes restés longuement, nous taisant surtout, ou alors prlant de notre désir de fuir au loin, de nous installer aux Marquises... Mais, pour moi, si je ne désire pas rester en France, ma préférence serait d'aller près de l'une de vous, mes filles. Quand serait-ce possible ? Comme j'aimerais en tout cas que Roger, qui sera promptement démobilisé, ait l'idée d'aller près de Denison. Je suis presque hantée par l'idée qu'il reviendra à Paris, car pourra t'il en repartir ? Et que ferait-il ici, sinon y souffrir ? Pourtant, j'aimerais bien l'embrasser, ce fils chéri.

Pierre va peut-être revenir bientôt. Certains trains marchent, la gare se rouvre à demi. Papa est monté, et on lui a dit que probablement le train qui emportait le personnel n'était pas parvenu jusqu'à Rennes. Alors, où est notre grand ? Les enfants, partis presque à la même heure, sont-ils arrivés à bon port ? Ont-ils été bloqués en route ? Que c'est angoissant de n'avoir pas de réponse à tout ce qui vous hante l'esprit. Pourtant je veux avoir confiance.

Nous avons entendu les conditions de l'armistice avec l'Italie, moins dures qu'on pouvait l'imaginer. Hier soir, Pétain a parlé, dernière radio française ! Son discours était sobre, sans détours, Peut-être est-il dans le vrai lorsqu'il dit qu'ayant examiné longuement les conditions de poursuivre la lutte, en partant pour l'Afrique du Nord, il avait cru inutile de faire couler du sang, pour un résultat qui lui semblait désespéré, que la guerre n'avait pas été préparée, que nous n'avions eu que 60 divisions à opposer à 140 ! Et pas d'avions, pas de chars !

D'autre part De Gaulle (sic) continue à s'organiser en Angleterre, Corbin vient de donner sa démission d'ambassadeur. Et la radio anglaise parle de la décision prise par l'Angleterre de harceler les Allemands sur l'immense front de mer qu'ils possèdent désormais, et qu'un débarquement heureux aura lieu à ..? Il semble qu'il s'agisse d'un coin de France. On continuera donc à se battre sur le sol de France, que nous le voulions ou non.

 

  journée du 27 juin 1940


28 juin
Surprise, hier soir, de voir arriver notre Pierre. Grande joie de le voir, soulagement de voir ce qu'il nous apporte de nouvelles de K.... Je ne reviens pas sur ceci, car vous le saurez tous par la correspondance qui reprendra bientôt. Que ce sera bon ! En tout cas cette joie permet d'avoir un sourire en ce jour où notre Lucile a 15 ans. (Bon anniversaire M'man !).

Non, De Gaulle a tort. Il forme à Londres une sorte de gouvernement dissident. Il aurait mieux fait de rester à la tête d'une espèce de Légion de France. Les divers gouvernements coloniaux se soumettent aux ordres reçus, et cela vaut mieux peut-être. Même si une autre solution eut pu être meilleure, il vaut mieux rester unis et que les différents éléments de la France marchent ensemble. La dispersion des efforts est néfaste. Le point angoissant reste de savoir si, une fois que nous serons entièrement désarmés et à leur merci, les allemands continueront à être aussi "corrects" en leurs manières.

 

Journée du 29 juin

 

30 juin
Rien d'intéressant, ni hier,, ni aujourd'hui, en faits d'intérêt général. Mais en faits particuliers, Marianne est arrivée et couche à la maison. Elle est à la recherche de son frère qu'elle sait revenu le 26 à Croissy.

Puis, je ne vous ai encore rien dit sur la question du ravitaillement qui n'est pas facile. Voici 12 jours que nous n'avons plus de pommes de terre, Michel serait heureux ! Nous nous nourrissons de petits pois, salade et carottes. Depuis une huitaine, plus de beurre, ni d'oeufs. Quant à la viande, les boucheries sont fermées pour la plupart, et je vais aux Halles chercher du congelé. Mais la queue se fait de plus en plus dense, et hier  après 1h35, ce matin 1h55, je suis revenue bredouille. Pierre a heureusement fait, dans une gare des environs, une fructueuse chasse aux lapins. Il nous a rapporté une bête qui a été la bienvenue.

 

 

 

1er juillet
Cet après-midi, pas mal de monde rue de Rennes. Il parait que ce sont des réfugiés venant de Nantes et de Saint-Nazaire qui sont "évacués" par les Allemands, à cause des bombardements anglais. On ne peut pas entrer dans la Somme et dans l'Aisne. Les Anglais ont déclarés qu'ils allaient débarquer en Syrie pour parer à toute  tentative allemande, puisque Mittlehauser se soumet.


 

 Journée du 2 juillet

 

 

 Journée du 3 juillet

 

 

4 juillet
Grande indignation aujourd'hui, en apprenant la bataille navale d'hier avec les Anglais, devant Oran. Ils vont fort ! Nous étions, certes, navrés de ce qui s'était passé avec eux, et voyions avec peine le fossé se creuser. Mais cet événement est trop stupéfiant. Toute question d'humanité mise à part; quelle faute insensée : notre dernière richesse, les dernières armes qui nous restaient, dont nous aurions pu faire usage un jour, sont perdues. Hitler doit bien rire ! Il n'a pas du avoir de peine à autoriser de saborder nos navires plutôt que de les rendre à l'Angleterre : il se débarrasse d'un danger latent, et semble désintéressé. Quel beau rôle ! Pauvre Dunkerke, pauvre Strasbourg, combien d'hommes ont péris, qui allaient bientôt regagner leurs foyers.

Pierre a pu nous avoir quelques kilos de pommes de terre. Les queues se font de plus en plus longues : 2 heures et demie chez Brunet.

  

---

 

Voilà, ainsi s'achève ce journal.

Par Old Paplar' - Publié dans : Histoire - Communauté : Passion Histoire
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Retour à l'accueil

Présentation

  • : Le blog de Vieux papiers
  • Le blog de Vieux papiers
  • : Nos vieux papiers : documents, images, publicités, etc... Tout ce qui aurait pu nous servir et que nous faisons partager, si vous avez besoin de docs. Des illustrations anciennes, typos, écritures, mises en page, de tout et dans tout les styles. En cas d'outre-passement involontaire des droits d'auteurs, me le faire savoir, soit je retire, soit je peux mettre des liens.
  • Partager ce blog
  • Retour à la page d'accueil
  • Contact

Recherche

Recommander

Syndication

  • Flux RSS des articles
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés